L’empreinte humaine inscrite dans la glace:
retour sur le Petit Âge Glaciaire

  L’autre jour je suis tombée sur une étude menée par des géographes de l’University College London (lien du pdf en bas de page*) qui soumettent une hypothèse intéressante sur ce qui causa la baisse de CO₂ atmosphérique observée entre le 16e et le 19e siècle, et le “Petit âge glaciaire” qui en résulta. 

  Plusieurs théories ont été avancées pour expliquer l’apparition de cette période climatique froide qui a particulièrement frappé l’Europe et l’Amérique du Nord, mais l’approche de ces chercheurs donne matière à penser:

  Ils présument que la disparition des populations indigènes dans les Amériques avant 1492, passant de 60 millions à 4 millions en 1600, a eu un impact direct sur les niveaux de CO₂. En effet, cette hécatombe, entre massacre, asservissement et introduction de pathogènes inconnus alors sur le sol américain, entraîna une modification radicale du territoire: il y eu un abandon des terres cultivées et habitées sur lesquelles la nature reprit ses droits. On parle de 56 millions d’hectares de terre abandonnée, quasiment la superficie totale de la France métropolitaine (551 695 km2). Selon leurs calculs, la régénération massive de la végétation qui s’ensuivit provoqua l’absorption d’une quantité non négligeable de CO₂ de l’atmosphère: de 47 à 67%.  

  Une autre théorie suggère que cette diminution rapide de température peut avoir été provoquée par des éruptions volcaniques violentes: on parle alors de forçage ou d’hiver volcanique. Il est en effet connu que les cendres et les gaz volcaniques éjectés à haute altitude à l’issue d’une forte éruption couvrent l’atmosphère d’un aérosol réfléchissant les rayons du soleil. 

  Cependant, différentes observations, dont celle des carottes glaciaires antarctiques, montrent que cette réduction a été provoquée par une augmentation de l’absorption du carbone par la végétation et les sols. Petite précision: les tourbières, les océans et les forêts tropicales comme l’Amazonie, sont ce qu’on appelle des grands puits de carbone terrestres – imaginez-les comme des réservoirs naturels capables d’absorber et de stocker le carbone atmosphérique. Ainsi, cet événement inhabituel, caractérisé par une augmentation rapide et importante des stocks de carbone terrestre, est cohérent avec l’arrivée des Européens en Amérique.

  Coïncidence ou pas, ces nouvelles données manifestent notre connexion intrinsèque avec la nature. Avant même la Révolution industrielle, les actions humaines avaient dores et déjà un impact sur le climat. La relation humain-nature n’a cessé d’évoluer, mais il est nécessaire de se rappeler qu’aujourd’hui notre façon de concevoir ce qui nous entoure influence la mise en place de pratiques et de politiques environnementales désastreuses. Plutôt que de penser notre relation à la nature sous un rapport de domination et de valeur marchande, rappelons-nous qu’aucune autre espèce ne détruit l’environnement qui lui permet de (sur)vivre

  Comment en sommes-nous arrivés là? Peut-être que notre rapport biaisée au monde n’est autre que le résultat d’une forme de pensée sociétale de plus en plus rationnelle et individualiste; peut-être que la planète devient le miroir matériel de nos valeurs, reflet d’un collectif divisé.

  Je n’ai pu m’empêcher de repenser à la théorie de Rousseau sur l’humain à l’état de nature. Selon lui, la vie sociale corrompt l’humain, il le détourne de son équilibre naturel. Mais finalement, ne serait-il pas plus juste de cesser d’opposer nature et société? En continuant de tracer cette frontière, nous continuons d’alimenter une hostilité envers un système qui l’est déjà assez. Je conçois parfaitement qu’il soit difficile de rester positif·ve face à ses dérives, mais finalement ne sont-ils pas gagnants si nous laissons la haine s’installer en nous? Cette haine viscérale qui finit par se propager au cœur même de nos sociétés.

  Concevoir un rééquilibrage entre nature et société, c’est reconnaître l’interdépendance qui existe entre les deux. Nous ne sommes pas de simples spectateur·ices, mais des acteur·ices de ce changement. Donner la parole aux peuples indigènes lors des prises de décision sur le climat constituerait déjà une avancée majeure dans ce rééquilibrage : le progrès technologique peut rimer avec progrès moral, à condition de restituer au peuple son pouvoir souverain. Cela implique de repenser entièrement notre système économique qui repose sur le profit d’une minorité au pouvoir. Ce qui s’est passé en Amérique dès le XVe siècle ainsi que sur tous les continents colonisés, a permis l’instauration du capitalisme moderne. Le système actuel puise ses racines dans l’histoire du colonialisme: en favorisant l’accumulation de ressources et de capital au profit d’une minorité, il a plongé les peuples dans une logique d’exploitation et de dépendance. Les premières victimes ont été les populations autochtones réduites en esclavage, privées de leurs terres et de leur autodétermination. Aujourd’hui encore, nous perpétuons ces chaînes invisibles qui nous divisent, qui nous exploitent et qui détruisent la planète à petit feu.

  Ainsi, par cet exemple concret du lien intrinsèque entre l’humain et la nature, j’ai voulu vous proposer mon point de vue sur la question. Ma conclusion: toutes les luttes sont interconnectées. L’environnement n’est pas extérieur à nous: nous faisons partie de la nature, acceptons-le. Notre rapport à la nature ne se limite pas à endosser le rôle du « parfait écolo » ou à militer contre le réchauffement climatique: c’est un lien beaucoup plus profond qui nous reconnecte à notre essence d’être humain, enfant de la Terre. C’est se rappeler que nous sommes tous·tes frères et sœurs, que notre force réside dans l’union, que nous pouvons avancer comme humanité tout en respectant la Terre et ses habitants. L’écologie est aussi une question de justice sociale. 

  Reconnaissons la portée de nos actions: si une poignée d’homme a pu dérégler le climat, imaginez ce que l’humanité entière pourrait réparer.  

Melania

26 novembre 2025

* Earth system impacts of the European arrival and Great Dying in the Americas after 1492 – Alexander Koch, Chris Brierley, Mark M. Maslin, Simon L. Lewis

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *